Bangui : Il y a moins de fièvre typhoïde à Bangui qu’on ne le pense, selon les scientifiques

Bangui, 22 décembre (RJDH)–Dans les différents quartiers et arrondissements de Bangui, il ne se passe aucun jour où l’on entend parler de la fièvre typhoïde. Régime par-ci, régime par-là, l’on croirait à une épidémie de fièvre typhoïde dans la capitale centrafricaine. Sans vouloir minimiser cette maladie, les scientifiques pensent que la prolifération de la fièvre de typhoïde est liée à un problème de diagnostic. 

« La fièvre typhoïde est définie comme étant une septicémie (une infection sanguine par les bactéries). C’est-à-dire lorsque les bactéries envahissent le sang », explique le Dr Clotaire Rafaï, médecin biologiste et responsable adjoint du laboratoire de biologie médicale de l’Institut Pasteur de Bangui (IPB). Cette infection bactérienne affecte certains organes qui sont au niveau des intestins. Puis les bactéries passent dans le sang.

Des signes qui prêtent à confusion

« Etant donné que c’est une infection bactérienne, le signe le plus constant est la fièvre qui persiste, malgré la prise des antipaludiques. Il y a aussi des manifestations digestives du genre douleur abdominale, la diarrhée, etc. », indique le Dr Rafaï. D’autres signes sont aussi les maux de tête, l’insomnie, le vertige, le vomissement, les maux de ventre et sang qui coule dans les narines, ajoute le Dr Mireille Denissio Morissi, chef de service du laboratoire de l’hôpital communautaire de Bangui. Lorsqu’elle atteint un certain niveau, les bactéries perforent les intestins et la douleur au niveau du ventre devient importante.

Le Dr Sébastien Breurec, chef de service du laboratoire de biologie médicale de l’IPB ajoute à cette  description, qu’il existe la phase de prolifération intestinale qui n’entraine pas forcément une diarrhée, mais aussi des constipations parce que le paludisme donne aussi assez régulièrement la diarrhée. C’est assez difficile de différencier ces deux pathologies qui posent un problème médical. Dans le processus de développement de la maladie, les bactéries vont passer dans le système immunitaire où elles font des décharges au niveau du sang. C’est à partir de ce moment qu’on parle de la fièvre typhoïde avec une possibilité de dissémination dans certains organes. « On peut en trouver au niveau hépatique, au niveau ménager, un peu partout ; et c’est ça qui fait vraiment la gravité », souligne-t-il.

Pour lui, ce qui fait que beaucoup de cas de fièvre typhoïde sont déclarés dans les quartiers se situe au niveau des signes qui sont difficiles à distinguer. « Le gros problème c’est finalement les signes qui ne sont pas forcément très spécifiques, c’est la fièvre. Les médecins traitent cela souvent comme le paludisme ; et si la goute épaisse est négative, ils traitent cela comme la fièvre typhoïde, sans avoir des éléments matériels, des éléments diagnostics biologiques manifestes pour dire vraiment que c’est une fièvre typhoïde. Très probablement, il y a un grand nombre de pathologies qui sont identifiées comme fièvre typhoïde sans être la fièvre typhoïde », estime le Dr Breurec.

La complexité du diagnostic

Les informations recueillies auprès de l’Institut Pasteur de Bangui révèlent qu’il existe plusieurs types d’analyse pour détecter la fièvre typhoïde. Mais le diagnosticle plus efficace est  l’hémoculture. « C’est-à-dire que l’on vous prend du sang qu’on va cultiver de façon à faire pousser des bactéries. Si on a une bactérie, on a tout une batterie de tests, de façon à identifier cette bactérie. C’est l’examen de référence », explique le Dr Breurec. Or, précise-t-il, les hémocultures sont rarement réalisées en Afrique pour plusieurs raisons. « Premièrement, c’est cher et deuxièmement il y a un manque d’habitude du personnel soignant de faire des hémocultures, parce qu’ils n’en ont pas à leur disposition. Même quand ils ont ces hémocultures, ils n’ont pas le réflexe de les faire ».

En dehors de ses aspects, il y’a aussi, selon lui, le fait que le personnel soignant est, la plupart du temps complètement débordé, il évite d’entreprendre cette analyse parce que c’est un examen qui prend un plus de temps. « Il faut prendre 10 à 15 ml de sang ; et en général, il faut faire deux hémocultures chez un patient, de façon à s’assurer que ça soit bien une infection bactérienne, avant que ça soit une fièvre typhoïde », dit-il.

En République centrafricaine, le test le plus connu et pratiqué dans les laboratoires des différents hôpitaux et centres de santé est le séro-Widal. Cet examen permet de détecter certains anticorps dirigés contre la bactérie. Le Dr Breurec indique que c’est le contact de la bactérie avec le système immunitaire qui fait que l’organisme va synthétiser des anticorps. Et c’est à partir de ces anticorps que l’on va essayer de mettre en évidence de façon à voir s’il y a une fièvre typhoïde. « Souvent, les tests qu’on utilise ne vont pas mettre en évidence des anticorps dirigés contre ces bactéries. Parfois, le test s’avère négatif alors que c’est bien une Widal. Pour ça, on dit toujours que le test de référence est l’hémoculture », rappelle-t-il.

Selon le Dr Rafaï, ce que l’on considère facilement comme étant la fièvre typhoïde sont des « des réactions qui sont faussement positives ». Il explique que généralement, quand les patients présentent la fièvre, les médecins pensent tout de suite au paludisme et les examens qu’ils demandent fréquemment sont soit la goûte épaisse, soir le sérodiagnostic de Widal, sans pour autant penser à l’hémoculture qui est l’examen de référence dans les analyses. Ce point de vue est partagé par le Dr Denissio Morissi de l’hôpital communautaire qui pense aussi que peu de personnes maîtrisent le processus de l’analyse au niveau des laboratoires, de sorte que plusieurs cas de fièvre typhoïde sont déclarés à tort. Pour elle, dans la plupart des cas déclarés, il s’agit de la « paratyphoïde ».

Le Dr Rafaï précise que les signes positifs apparaissent souvent très tardivement,parce que l’évolution de la maladie suit un processus à trois étapes appelées septénaires. Le premier septénaire est marqué par la fièvre et très peu de symptômes spécifiques. Le deuxième septénaire présente des signes spécifiques caractérisé par la fièvre avec des dissociations pou et température et parfois la diarrhée. Le troisième septénaire fait survenir des complications ; la bactérie atteint le système nerveux et d’autres complications viscérales. « Donc pendant cette période de l’évolution de la maladie, le sérodiagnostic du Widal peut s’avérer positif, faussement positif ou faussement négatif, d’où l’importance de faire l’hémoculture. C’est pourquoi la coproculture est demandée comme examen de suivi », renchérit-il.

Finalement, il paraît que c’est à cause des analyses inappropriées que beaucoup de cas de fièvre typhoïde sont déclarés à Bangui. « La fièvre typhoïde est moins que ce que l’on dit dans les quartiers ; plus que ce qui est diagnostiqué à l’Institut Pasteur de Bangui. Nous avons très peu de cas de fièvre typhoïde. On parlait de 20%, mais en réalité ce n’est pas vraiment le cas. Les cas dont on parle en dehors de Pasteur sont dus à des réactions faussement positives. Nous n’avons pas de statistique en tant que telle ; mais vu les résultats positifs, la fréquence serait moins élevée  que ce qui est estimé », dit-il.

Un fort taux de prévalence chez les hommes

Selon une étude de la prévalence de la fièvre typhoïde à l’hôpital communautaire de Bangui, réalisé en 2011, ces sont les hommes dont l’âge varie entre 25 et 45 ans qui sont plus contaminés. L’étude a été faite en prenant 50 patients dans les huit arrondissements de Bangui. Et le résultat donne un taux de 58% chez les hommes et 42% chez les femmes. Pour Hubert Célestin Touanet, technicien supérieur de la santé qui a réalisé cette étude, les hommes plus exposés à cette maladies parce qu’ils mangent plus dehors qu’à la maison, et dans des conditions insalubres. «Le pourcentage est élevé chez les hommes parce que la plupart pratique de petits métiers qui ne leur donne pas le temps d’aller manger à la maison. De ce fait ils sont obligés de manger des aliments souillés au bord de la route », a-t-il expliqué.

C’est dire que même s’il y a des difficultés de diagnostic, la maladie de la fièvre typhoïde demeure un problème de santé public. Le laboratoire de l’hôpital communautaire de Bangui reçoit au mois six cas par semaines. Pendant le mois de septembre 2012, par exemple, 106 cas se sont présentés. 36 ont été déclarés positifs et 12 étaient des effets de la paratyphoïde. Mais la prévention est possible.

Selon les spécialistes, la fièvre typhoïde se transmet couramment par l’intermédiaire d’eau contaminée par des bactéries, des aliments souillés, le non lavage des mains, le manque d’hygiène de l’environnement, de l’hygiène individuelle et collective. Finalement, l’ont peut parler d’une maladie liée à la pauvreté. Car seules les pauvres  vivent dans des conditions d’hygiènes douteuses, c’est pourquoi ils sont exposés à cette maladie. Donc la prévention peut se faire par le respect des principes d’hygiène individuelle ou collective. Au-delà de l’hygiène, il existe aussi le vaccin contre la fièvre typhoïde à l’Institut Pasteur de Bangui.

Mais lorsqu’on est vraiment atteint par la maladie, un traitement efficace est possible, à travers l’antibiotique. Toutefois, le Dr Breurec déplore l’achat de ces produits dans la rue et leur utilisation  désordonnée. « Le problème est que ces antibiotiques ne sont pas forcément de bonne qualité, les traitements ne sont pas forcément pris pendant la bonne durée, ce n’est pas forcément une molécule adaptée. Et on se trouve dans la situation où il y a une augmentation de la pression de sélection des antibiotiques vis-à-vis du monde bactérien, et on va voir apparaitre des bactéries qui sont très résistantes aux traitements usuels », a-t-il souligné.

Jérémie Soupou

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